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Prostituées nigérianes en France: et si on protégeait vraiment les victimes de la traite ?

Publié le 19-05-2014 à 17h15 - Modifié à 17h15

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Par Thierry Schaffauser
Travailleur du sexe

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LE PLUS. Alors que 223 lycéennes nigérianes sont toujours détenues par le groupe islamiste Boko Haram, des associations dénoncent l'exploitation, en France, de "milliers de jeunes femmes nigérianes" victimes de réseaux de proxénétisme. Un amalgame grave pour Thierry Schaffauser, travailleur du sexe et co-fondateur du Syndicat du travail sexuel.

Suite aux enlèvements de lycéennes Nigérianes, certains s’empressent de faire le lien avec la traite des êtres humains, et la proposition de loi actuellement en débat visant à pénaliser les clients.

 

Pourtant, dans la grande majorité des cas que nous avons identifiés, ce n’est pas l’enlèvement qui caractérise le plus souvent la traite des êtres humains, mais davantage la tromperie sur les conditions de séjour et de travail en France.

 

L'amalgame entre la migration et la traite 

 

Au-delà du mensonge sur les soit disant 90% de victimes de traite parmi l’ensemble des travailleuses du sexe, l’amalgame entre la migration et la traite est un vrai problème pour les concernées, puisque ce n’est pas le travail forcé qui est visé, mais leur migration et leur prostitution.

 

La plupart des victimes de la traite n’entrent pas dans le parcours officiel et évitent de se signaler à la police et aux autorités car elles savent qu’elles n’auront aucune garantie de régularisation pérenne et de protection. En les présentant comme kidnappées, on efface leur décision de migrer qui est pourtant ce qui les a conduites à prendre des risques. Elles doivent en général se débrouiller seules.

 

La première cause de la traite et de l’exploitation des travailleurs migrants, (et pas uniquement dans l’industrie du sexe), est la volonté du nord de contrôler les frontières. C’est cela, qui crée une catégorie de travailleurs sans papiers vulnérables car sans droits.

 

Les vrais problèmes sont ignorés

 

Les travailleuses du sexe migrantes sont dans un double statut d'illégalité (séjour + travail sexuel) qui les rend très vulnérables à l'exploitation. Mais au lieu de lutter réellement contre celle-ci en leur donnant des droits (papiers, droit du travail), on préfère mener des campagnes anti-prostitution émouvantes qui tapent à côté. Ce serait quelques individus déviants (les clients des prostituées) qui seraient responsables, et non tout un système de rapports de pouvoir nord-sud.

 

Les opérations de "sauvetage" menées par les pays du nord sont perçues comme de la répression visant à expulser et empêcher le travail sexuel. Dans ce contexte, aucune confiance n’existe entre la police et l’ensemble des travailleuses, y compris celles victimes de traite et d’exploitation.

 

Tandis que nos souffrances sont instrumentalisées, les vrais problèmes de précarité et de droit au séjour sont ignorés. Pire, la pénalisation des clients accentue le problème de la traite et du travail forcé. C’est gâcher un peu plus les ressources de la police en divertissant leur action sur les mauvaises cibles. Les clients peuvent en effet être des alliés contre l’exploitation et signaler des cas d’abus, ce qu’ils ne font pas quand ils sont eux-mêmes réprimés.

 

Tout pénalisation empire les conditions de travail

 

Toute pénalisation, quelle qu’elle soit, ne fait que rendre le travail sexuel encore plus caché et empire les conditions de travail pour toutes les travailleuses du sexe, dont les victimes de traite qui sont davantage isolées et difficilement identifiables.

 

En Suède, présentée en modèle, la police a publié un rapport sur la traite qui montre pourtant une augmentation du phénomène et une multiplication par trois des salons de massage clandestins à Stockholm. [1] Le tableau ci-dessous reprend les chiffres des différentes infractions identifiées.

 

 Source : Statistics – National Crime Prevention Council (BRÅ) 2012

 

Les parlementaires feraient mieux de chercher de meilleures solutions en écoutant les travailleuses du sexe, plutôt que de s’enfermer dans une idéologie qui déforme les réalités. Pour lutter contre l’exploitation et le travail forcé, le Strass recommande la régularisation des sans-papiers, la dépénalisation des dispositions spécifiques à la prostitution et l’accès au droit commun pour toutes les travailleuses du sexe.

 

De son côté, la CNCDH a établi une liste de 94 recommandations contre la traite des êtres humains, dont aucune n’a été reprise dans la proposition de loi. [2] Il serait peut être encore temps de s’y intéresser.

 

 

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[1] RPS, "Trafficking in human beings for sexual and other purposes", rapport 2012. 

[2] Commission nationale consultative des droits de l'Homme, "Avis sur la traite et l’exploitation des êtres humains en France", 18 décembre 2009.

Last Edited By: UncleLewis May 21 14 2:06 PM. Edited 1 time