Contretemps: Prostitution : les "surprenantes convergences" dont ne parle pas le Diplo - Lilian Mathieu

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Nov 8 14 1:43 PM

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Prostitution : les "surprenantes convergences" dont ne parle pas le Diplo

Prostitution : les "surprenantes convergences" dont ne parle pas le Diplo

Prostitution : les "surprenantes convergences" dont ne parle pas le Diplo [2]

En septembre 2014, Le Monde diplomatique a publié un article de Mona Chollet, « Surprenante convergence sur la prostitution [3] », dans lequel elle dénonce la convergence de certains pans de la gauche radicale avec les revendications de reconnaissance du « travail du sexe » qui, selon elle, fragiliserait l’appréhension féministe de la question prostitutionnelle. Dans ce courrier adressé au Diplo, le sociologue Lilian Mathieu, membre du comité de rédaction de Contretemps, répond au propos abolitionniste de Mona Chollet en s’inquiétant pour sa part d’une autre convergence : celle entre le féminisme et la droite la plus réactionnaire, solidaires dans une appréhension strictement policière de la question sociale.

 

Chère Madame Chollet

C’est avec un vif intérêt que j’ai pris connaissance de votre article « Une gauche radicale séduite par la légalisation. Surprenante convergence sur la prostitution », paru dans le n° de septembre du Monde diplomatique.

Sa lecture m’a cependant surpris, par des facilités auxquelles je croyais votre journal étranger. Il est ainsi un peu rapide d’assimiler, comme vous le faites, pénalisation des clients et abolition de la prostitution ; s’il suffisait d’inscrire un interdit dans le code pénal pour éradiquer un problème social tel que la prostitution, cela se saurait, et de longue date. Vous n'ignorez pas que, loin d'être unanimement considérée comme une panacée la pénalisation des clients soulève des inquiétudes dont la Commission nationale consultative des droits de l'homme s'est notamment fait l'écho.

Facilité encore lorsque vous posez comme équivalentes « légalisation » et « décriminalisation » de la prostitution. Outre que celle-ci n’est dans notre pays pas illégale (du moins, pas encore), et ne peut par conséquent être « légalisée », c’est bien l’existence de dispositifs qui, à l’instar du racolage mais aussi de l’exclusion de la protection sociale, rendent l’existence des femmes et hommes prostitués toujours plus précaire et clandestine que dénoncent non seulement le STRASS mais des associations autrement légitimes telles que le Planning familial ou Médecins du Monde.

Facilité toujours lorsque, dans votre article, vous accusez le STRASS de jouer un rôle de lobby. Ce terme est sans doute destiné à évoquer chez le lecteur ou la lectrice des manœuvres occultes visant à influer sur la décision politique, mais sa pertinence pour décrire l’action du STRASS n’est pas confirmée par la citation qui suit (« la décriminalisation est une priorité… »), laquelle se borne à formuler une revendication. Jeter ainsi le soupçon sur les modes d’action du STRASS apparaît en outre malvenu, sachant qu’une des organisations les plus favorables à la pénalisation des clients est… le Lobby européen des femmes — lequel, comme vous le savez certainement, est une émanation directe de la Commission européenne (institution dénuée, pour le coup, de toute « aura de lutte des classes »), qui lui fournit l’essentiel de son budget.

Je regrette surtout que votre propos reste inabouti. D’autres « surprenantes convergences » sont à l’œuvre en la matière, sur lesquelles les lecteurs et lectrices du Diplo méritaient d’obtenir un éclairage. Surprenante convergence, en effet, que celle qui unit mouvement féministe, partis de gauche et personnalités de la droite la plus conservatrice et réactionnaire. Ainsi du député UMP Guy Geoffroy, principal promoteur aux côtés de Mmes Coutelle et Olivier de l’actuelle proposition de loi « contre le système prostitutionnel » mais aussi partisan déclaré de la « Manif pour tous ». Ainsi également de Malka Marcovich, représentante française de la Coalition against trafficking in women et qui fut une des premières à revendiquer l’adoption dans notre pays du « modèle suédois » de pénalisation des clients. Dans sa notice sur la « Traite » du Dictionnaire de la violence (dirigé par M. Marzano aux PUF), celle-ci vouait aux gémonies « les mouvements dits “altermondialistes” » qu’elle accusait (contre toute évidence, d’ailleurs) d’une coupable complaisance à l’égard de la « marchandisation du corps des femmes », de la prostitution enfantine ou du tourisme sexuel. Son texte concluait une démonstration passablement indigeste en s’indignant qu’« au fil des ans, la critique du néolibéralisme se transforme en une obsession contre la superpuissance américaine et (…) contre un “Occident” responsables de tous les racismes, colonialismes et esclavagismes d’hier et d’aujourd’hui » (p. 1334). Le lectorat du Diplo saurait certainement apprécier à sa juste valeur une défenseure aussi zélée de l’impérialisme.

Surprenante convergence encore, lorsqu’on apprend que le Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (où siègent notamment le secrétaire général du Mouvement du Nid G. Théry et l’ancienne députée socialiste D. Bousquet, tous deux promoteurs de la pénalisation des clients) recommandait, dans son avis sur la proposition de loi « contre le système prostitutionnel », de « conditionner l’attribution de l’agrément permettant aux associations de prendre en charge, en partenariat avec l’État, des “parcours de sortie de la prostitution” à un engagement formel des associations à respecter (…) l’esprit de la politique abolitionniste de la France ». Si elle était instaurée, l’exigence d’un tel engagement ne serait rien d’autre que la transposition du anti-prostitution loyalty oath instauré en 2002 aux Etats-Unis par l’administration Bush et qui, conditionnant l’octroi de subventions publiques à un engagement à lutter contre la prostitution, a surtout servi à priver de moyens les associations de prévention du sida (au motif bien connu, et bibliquement attesté, que l’abstinence reste le meilleur moyen de se prévenir de toute contamination). Je vous renvoie sur ce point aux travaux  de ma collègue Elizabeth Bernstein, qui ont montré comment une « surprenante convergence » s’était produite entre droite religieuse et féminisme américain, convergence au cours de laquelle une fraction du mouvement des femmes a renoncé à sa critique de la morale familiale et des inégalités structurelles au profit d’une valorisation toute néolibérale des politiques punitives et carcérales, du conjugalisme monogame et de criminalisation des migrations (cf. notamment « Carceral politics as gender justice? The “traffic in women” and neoliberal circuits of crime, sex, and rights », Theory and Society, 41-3, 2012). C’est une telle convergence qui se dessine aujourd’hui en France autour de la prostitution, dans laquelle la cause des femmes a tout à perdre.

Qu’aujourd’hui un féminisme français gavé des contes et légendes de la propagande abolitionniste se fourvoie dans le paternalisme compassionnel à l’égard des migrantes ainsi que dans le traitement punitif de la question sociale n’a rien de glorieux. Que des revues et intellectuels de gauche s’en inquiètent devrait au contraire vous alarmer sur ces autres « surprenantes convergences », à propos desquelles votre article reste malheureusement silencieux.

Bien à vous

 

Post-scriptum

Depuis une première publicisation de ce courrier, Mme Geneviève Duché, présidente de l'Amicale du Nid, a cru bon de diffuser un texte m’accusant de tous les maux (machisme, irresponsabilité, malhonnêteté et j’en passe) tout en évitant méticuleusement d’apporter la moindre réponse aux arguments de ma lettre au Diplo. Eternelle stratégie de l’écran de fumée, qui consiste à imputer au contradicteur de noirs desseins pour mieux occulter les défaillances et les impostures de ses propres positions. Car s’il est riche en fantasmes sur mes intentions putatives ou mes pensées inavouables, le courrier de Mme Duché évite scrupuleusement d’infirmer ce que j’avance : oui ou non, la pénalisation des clients est-elle appuyée par des politiques proches de la Manif pour tous ? Oui ou non, l’approche policière du phénomène prostitutionnel défendue par les abolitionnistes français est-elle un décalque de la politique promue par l’administration Bush avec le soutien de féministes égarées et de la droite néo-con ? Oui ou non, l'abolitionnisme se pare-t-il des oripeaux de l'anti-libéralisme quand ça favorise sa cause, tout en adoptant sans complexe le registre de tout-pénal et de la tolérance zéro distillée par les pires néo-libéraux ? Oui ou non, l’honneur du Monde diplomatique ne serait-il pas de donner à ses lecteurs et lectrices une vision complète, et non partielle et partiale, des recompositions / décompositions idéologiques et politiques qui se jouent actuellement dans le débat public sur la prostitution ? Oui ou non est-il possible de reconnaître que la prostitution se situe à l’entrecroisement de dominations aussi plurielles que violentes sans être obligé de se rallier, pas fier, aux côtés de celles et ceux qui s’imaginent que désormais seuls les flics sont en mesure de répondre à la question sociale ? Toute à sa furie dénonciatrice, Mme Duché repère dans mon courrier des éléments qui n’y sont pas, pas plus que dans aucun de mes articles, livres ou propos publics. Affirmer comme elle le fait que je ferais partie de « celles et ceux qui pensent que l’achat d’actes sexuels qui fait effraction à l’intimité et atteinte à la dignité, est un droit de l’homme » relève de la diffamation et, s’il me prenait la fantaisie de déposer plainte, la justice pourrait facilement constater que ces accusations aussi insultantes que fantasmagoriques visent uniquement à me porter préjudice. Mais je suis certain que, consciente de ce risque, Geneviève Duché fera rapidement disparaître ce petit texte aussi stupide que nauséeux.

  


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Nov 8 14 1:49 PM

Le Monde Diplomatique. Paris Une gauche radicale séduite par la légalisation Surprenante convergence sur la prostitution

Le Monde Diplomatique. Paris

Une gauche radicale séduite par la légalisation

Surprenante convergence sur la prostitution

Le Sénat français a supprimé, en juillet dernier, la mesure-phare du projet de loi « renforçant la lutte contre le système prostitutionnel » : la pénalisation des clients. Quoi qu’il advienne de cette disposition, les débats suscités auront révélé le succès d’une nouvelle façon de considérer la prostitution : comme un enjeu de luttes syndicales et de « liberté », plus que comme une question féministe.

par Mona Chollet, septembre 2014

Comme le remarque la journaliste suédoise Kajsa Ekis Ekman, le discours en faveur de la légalisation de la prostitution tient un argumentaire en réserve pour chaque tendance de l’opinion. Aux socialistes, on affirme que la prostituée est « une travailleuse qui s’organisera dans un syndicat ». Aux libéraux, on assure « que c’est une question de libre choix et que la prostituée n’est rien d’autre qu’une entrepreneuse du sexe ». Aux féministes, on dit que les femmes doivent pouvoir « disposer de leur corps ». « Mon corps m’appartient » : ce slogan prend désormais un sens très différent de celui qu’il revêtait dans les manifestations des années 1970. En février 2014, pour protester contre la remise en question du droit à l’avortement, des centaines d’Espagnoles sont allées enregistrer leur corps comme propriété privée au registre commercial des biens mobiliers de leur ville. Alors qu’auparavant le corps était revendiqué comme un lieu de liberté, il est ici réduit à un bien meuble permettant éventuellement des gains sur un marché.

Ekman évoque un « pacte silencieux » conclu à propos de la prostitution entre « la gauche postmoderne et la droite néolibérale » (1). Posant le même constat, la féministe américaine Katha Pollitt, lassée d’entendre parler de « liberté » à ce sujet, objecte : « Et l’égalité ? Je croyais que c’était aussi cela, la gauche (2)...  » Tourisme sexuel, migration volontaire ou forcée vers des pays plus riches : la prostitution cristallise en effet avec une crudité particulière les inégalités à l’œuvre tant entre le Nord et le Sud qu’au sein de chaque société. Au Portugal, avec la crise, des associations ont constaté l’arrivée sur le marché « de femmes de la classe moyenne qui n’avaient jamais pensé un jour se prostituer (3». En France, le site américain SeekingArrangement.com, lancé début 2014, met en relation des hommes fortunés et des jeunes femmes sans moyens désireuses de financer leurs études sans devoir emprunter (4). Certains hommes profitent également de la pénurie de logements abordables pour proposer une cohabitation ou un studio gratuits en échange de rapports sexuels. L’un d’eux, haut fonctionnaire, se vantait d’avoir « viré celles qui ne respectaient pas leurs engagements (5».

Le désir féminin muselé

« Pourquoi donc tant de gens de gauche veulent-ils que le travail sexuel devienne la nouvelle norme ? », s’interroge Pollitt. On peut se le demander en observant, en France, les clivages qu’a réactivés le projet de pénalisation des clients de la prostitution. Transposer la loi votée en Suède en 1999 et sanctionner d’une amende de 1 500 euros le « recours à la prostitution d’une personne majeure », tout en abrogeant le délit de racolage : beaucoup de militants et intellectuels de la gauche radicale — à l’exception notable de Christine Delphy — s’opposent à une telle politique. Des revues de gauche telles que Contretemps, Mouvements, Vacarme, ou les sites Période, Les mots sont importants, se rallient aux positions en faveur de la légalisation défendues par le Syndicat du travail sexuel (Strass) ou par une figure féministe telle que l’écrivaine et cinéaste Virginie Despentes. Seules des personnalités socialistes (la ministre des droits des femmes Najat Vallaud-Belkacem, la philosophe Sylviane Agacinski) et des associations proches, comme Osez le féminisme, ne renoncent pas à l’objectif de l’abolition. Comment l’expliquer ?

Selon Ekman, l’apparition dans plusieurs pays de « syndicats de travailleurs du sexe » a joué un rôle décisif. Le mot magique de « syndicat » fait surgir de glorieuses visions de travailleurs en lutte. Morgane Merteuil, l’une des porte-parole du Strass, formule en ces termes ses revendications : « reconnaître que nous sommes dans une relation de travail, pour développer une conscience de classe » (Mouvements, 16 décembre 2013). Coyote (pour « Call off your old tired ethics » : « Assez avec votre vieille éthique fatiguée ») en 1973 aux Etats-Unis, Le Fil rouge (De Rode Draad) en 1985 aux Pays-Bas, le Global Network of Sex Work Projects (NSWP) au niveau mondial en 1992, l’International Union of Sex Workers (IUSW) en 2000 au Royaume-Uni, le Strass en 2009 en France... ces mouvements prétendent porter « la parole des putes ». Or, bien que baptisés « syndicats », ils jouent avant tout le rôle de lobbys en faveur de la légalisation. Ce qu’admet d’ailleurs Thierry Schaffauser, autre représentant du Strass (et candidat Europe Ecologie-Les Verts aux élections municipales de 2014 à Paris) : « La décriminalisation est une priorité parce que l’illégalité de notre travail est la première cause des abus et de l’exploitation » (Contretemps.eu, 22 décembre 2011).

Entourer la prostitution d’une aura de lutte des classes permet d’escamoter son inscription dans le système de la domination masculine. L’ancêtre du Strass, en 2006, groupuscule presque exclusivement constitué d’hommes, s’était baptisé « Les Putes », et ses membres parlaient d’eux-mêmes au féminin. Peu importe que cette activité soit exercée par une écrasante majorité de femmes, et destinée à une clientèle constituée essentiellement d’hommes (hétéro- ou homosexuels) : l’argument selon lequel « il y a aussi des hommes prostitués » semble porter. De nombreuses féministes, promptes à identifier l’objection « les hommes aussi » comme manipulatrice lorsqu’elle vise à disqualifier d’autres problématiques (les violences conjugales, par exemple), n’y trouvent ici rien à redire. En outre, Schaffauser, déjà cofondateur des Putes, recourt facilement à l’insulte et à l’intimidation, sans se compromettre dans un milieu qui y est en général très sensible. En juin 2012, par exemple, il s’adressait en ces termes, sur Twitter, à Mme Vallaud-Belkacem : « Démissionne, sale putophobe. On va te harceler durant tout ton mandat jusqu’à ce que tu te casses. Criminelle (6)  ! »

Peut-être faut-il voir l’origine de cette défaillance de la pensée féministe dans l’un des échecs du mouvement des années 1970. Les militantes de cette époque ont réussi à imposer la légitimité de nombreuses revendications d’égalité. Mais, en dépit de quelques tentatives (7), il reste un droit qu’elles ne sont pas parvenues à inscrire dans les consciences : celui pour les femmes de s’engager dans des relations sexuelles où leur désir et leur plaisir compteraient autant que ceux des hommes.

Sous un léger vernis de progressisme, la société continue de considérer la sexualité hétérosexuelle comme vouée à la seule satisfaction du désir masculin. Elle juge normal que, s’il le faut, des femmes fassent preuve, elles, d’abnégation pour se mettre à son service, car un homme ne peut en aucun cas supporter la frustration ; les croyances dans une impossibilité physiologique sont même très répandues. Ainsi, on justifie souvent l’existence de la prostitution par le service qu’elle rendrait aux laids et aux esseulés (8). Peu importe si, selon l’enquête menée en France par le sociologue Saïd Bouamama et la militante abolitionniste Claudine Legardinier, seuls un tiers des clients sont célibataires (9). De même, dans son combat acharné pour la légalisation de la prostitution, le quotidien Libération a fait le portrait de M. Marcel Nuss, adhérent du Strass qui, lourdement handicapé de naissance, milite pour le droit à une « assistance sexuelle ». Il a pourtant eu deux compagnes, et il a des enfants (10).

Aux yeux de la société, les hommes bénéficient d’un « droit au sexe ». Aux Etats-Unis, ce concept (male entitlement) a ressurgi en mai dernier lorsqu’Elliot Rodger, 22 ans, a abattu six personnes à Santa Barbara avant de se suicider. Il avait laissé une vidéo dans laquelle il se plaignait qu’aucune fille n’ait jamais voulu coucher avec lui ; il annonçait son intention de « punir » les femmes pour ce qu’il qualifiait d’« injustice » et de « crime ». De nombreux commentateurs ont réagi en réclamant la légalisation de la prostitution, censée éviter ce genre de drame.

Alors que la subjectivité masculine s’étale, passionne, la subjectivité féminine, elle, disparaît. C’est ce qui a permis, par exemple, que l’on parle de « puritanisme » ou de « vie privée » à propos des accusations de viol portées en 2011 à l’encontre de M. Dominique Strauss-Kahn (11), comme si une agression ne se distinguait pas d’une rencontre sexuelle. Cette confusion est poussée à l’extrême par l’une des prestations parfois demandées aux prostituées, la girlfriend experience (GFE), qui consiste à mimer une relation amoureuse. « Pas GFE, trop commercial et banal », déplore ainsi un consommateur français (cité par Ekman) sur l’un des forums en ligne où on note les prostituées. Aveugle à la domination de genre comme à la domination économique (lire « L’utopie libérale du service sexuel »), la philosophe Elisabeth Badinter, opposée à la pénalisation des clients, parle d’« activité sexuelle » à propos de la prostitution (« “L’Etat n’a pas à légiférer sur l’activité sexuelle des individus” », LeMonde.fr, 19 novembre 2013).

La logique qui à la morne sexualité conjugale oppose la transgression sulfureuse de la prostitution manifeste ce même oubli : structurellement, cette dernière vise la satisfaction des seuls fantasmes masculins. Merteuil, dans un entretien à Technikart (décembre 2013), reprend à son compte cette vision binaire lorsqu’elle accuse les abolitionnistes de « privilégier l’idée du couple hétérosexuel qui s’aime ». Elle dénonce le « modèle hétéronormé », comme si la prostitution ne le confortait pas elle aussi. Si on veut remettre en question le couple, rien n’empêche pourtant d’imaginer d’autres possibilités, qui donneraient toute sa place à l’expression du désir — on ne dit pas l’amour — féminin, hétéro, homo ou bisexuel.

Pour l’heure, quand elles assument et revendiquent leur dimension de sujet, les femmes continuent de susciter des réflexes de défiance ou de réprobation. Friand, pour sa rubrique « portrait », de call-girls heureuses de leur sort, Libération parle en revanche, à propos de l’auteure de bande dessinée Aurélia Aurita, qui a raconté dans un album une relation égalitaire et épanouie, d’une « boulimie sexuelle » dont son compagnon aurait été l’« objet » (21 février 2014). La bonne vieille « nymphomanie » n’est pas loin...

Schaffauser et Maîtresse Nikita (de son vrai nom Jean-François Poupel, également du Strass) affirment pourtant qu’une fois le travail sexuel légalisé, l’amélioration des conditions de travail rendra la prostitution « plus enviable pour les hommes », et les femmes « s’autoriseront davantage à être clientes (12». Les pays qui ont choisi cette voie, comme l’Allemagne et les Pays-Bas, n’ont pas constaté ce miraculeux renversement ; seulement l’expansion d’une prostitution toujours aussi massivement féminine, dominée par les proxénètes et les trafiquants, sans progrès pour la sécurité de celles qui l’exercent (13).

Ce double standard auquel est soumise la sexualité des hommes et des femmes a produit le cliché, sans cesse remis au goût du jour, de la « pute au grand cœur » : celle qui, loin de contester cet ordre des choses, se consacre au bien-être de ses clients. Pour se prostituer, il faut, écrit Merteuil, « que le fait de n’avoir pour but que de satisfaire un client soit en lui-même une satisfaction (14». Tout en prétendant « libérer le féminisme », elle ne fait là que manifester le conditionnement subi par les femmes pour les pousser au dévouement et au sacrifice. Pour autant, abolir les relations tarifées ne reviendrait pas à imposer une « bonne » sexualité désaliénée : un fantasme de soumission peut très bien se déployer dans le cadre d’un rapport gratuit.

Mais les rapports gratuits n’existent pas, rétorque Merteuil. Au sein du couple hétérosexuel, la sexualité relèverait du travail reproductif fourni par les femmes. A ses yeux, un rapport sexuel pour le plaisir leur est impossible. Elle l’assimile à du « bénévolat » qui « nourrit la machine capitaliste » — ce que ne fait pas du tout, bien sûr, la prostitution. On pourrait en déduire la nécessité de lutter à la fois contre la prostitution et contre la dépendance domestique, plutôt que de se résigner aux deux...

Mona Chollet

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(1) Kajsa Ekis Ekman, L’Etre et la Marchandise. Prostitution, maternité de substitution et dissociation de soi, M. éditeur, coll. « Mobilisations », Ville Mont-Royal (Québec), 2013.

(2) Katha Pollitt, « Why do so many leftists want sex work to be the new normal ? », The Nation, New York, 2 avril 2014.

(3) Andrée-Marie Dussault, « Poussées à se prostituer par la crise », Le Courrier, Genève, 18 février 2014.

(4) Catherine Rollot, « Riches businessmen cherchent “French sugar babies” », Le Monde, 26 mars 2014.

(5) Ondine Millot et Elhame Medjahed, « “Loue studette contre pipe” », Libération, Paris, 6 février 2008.

(6) « Vallaud-Belkacem et moi », Votez Thierry Schaffauser, 19 mai 2013.

(7) Cf. « Votre libération sexuelle n’est pas la nôtre », dans MLF. Textes premiers (collectif), Stock, Paris, 2009.

(8) Lire « La maman et la putain sont de retour », Le Monde diplomatique, juin 2012.

(9) Claudine Legardinier et Saïd Bouamama, Les Clients de la prostitution, Presses de la Renaissance, Paris, 2006.

(10) Quentin Girard, « Marcel Nuss. Touchable », Libération, 4 janvier 2013.

(11) Lire « Les informulés d’une rhétorique sexiste », La valise diplomatique, 23 mai 2011.

(12) Maîtresse Nikita et Thierry Schaffauser, Fières d’être putes, L’Altiplano, coll. « Agit’prop », Paris, 2007.

(13) « Unprotected : How legalizing prostitution has failed », Spiegel Online International, 30 mai 2013 ; Jean-Pierre Stroobants, « Les Néerlandais commencent à regretter la légalisation de la prostitution », M. le magazine du Monde, 23 décembre 2011.

(14) Morgane Merteuil, Libérez le féminisme !, L’Editeur, coll. « Idées et controverses », Paris, 2012.




"I would no more be a Master than a slave. It does not conform to my idea of Democracy." Abraham Lincoln 1856.

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