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Feb 13 15 2:59 PM

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L'Express

Procès du Carlton: une balade de santé pour DSK

Par Julie Saulnier publié le 

Que peut-on conclure des trois jours d'audition par le tribunal correctionnel de Lille de Dominique Strauss-Kahn? Que le prévenu, renvoyé pour proxénétisme aggravé, sort indemne, voire plus fort, de l'exercice du prétoire au procès du Carlton de Lille.



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Procès du Carlton: une balade de santé pour DSK

Dominique Strauss-Kahn a déroulé avec un ton professoral sa démonstration selon laquelle il ignorait que les filles participant aux parties fines étaient des prostituées.

AFP PHOTO / BENOIT PEYRUCQ


Un petit tour et puis s'en va. L'audition de Dominique Strauss-Kahn par le tribunal correctionnel de Lille a duré deux jours et demi. Quasiment une promenade de santé pour l'ancien ministre jugé pour proxénétisme aggravé en réunion dans l'affaire dite du Carlton de Lille, un délit passible de 10 ans de prison et d'une amende de 1,5 million d'euros.


"Pratiques sexuelles dévoyées"

Ni les témoignages des parties civiles, ni les procès-verbaux des prostituées, ni les échanges de SMS, ni même l'histoire de l'appartement parisien mis à disposition pour les parties fines n'ont vraiment mis en difficulté l'ex-patron du FMI. A peine plus que les Femen qui se sont jetées torse nu sur le capot de sa voiture à son arrivée au tribunal de grande instance de Lille. Et voilà un pan de l'instruction qui s'écroule comme un château de cartes.


Le plus gênant, et ce que l'on retiendra sûrement de ces trois journées, c'est finalement le grand déballage. L'étalage de la vie sexuelle d'un homme politique que l'on donnait, à l'époque des faits, gagnant de la primaire PS, voire de l'élection présidentielle de 2012. Cette accumulation de détails graveleux a même fini par avoir raison du stoïcisme de Dominique Strauss-Kahn. A l'avocat d'une partie civile qui lui pose la question de trop, il lâche sèchement: "Je commence à en avoir assez. (...) Quel intérêt cela a-t-il pour le tribunal, sauf à vouloir me faire comparaître devant des juges pour pratiques sexuelles dévoyées?"


"Mille anecdotes"

Comparaître pour ses comportements sexuels, non, mais pour sa participation présumée à un réseau de proxénétisme basé dans le Nord, oui. Les magistrats instructeurs ont en effet estimé que DSK était l'instigateur et le principal bénéficiaire des parties fines organisées à Lille, Paris, Washington ou Bruxelles. "J'ai toujours eu le sentiment d'être invité par Fabrice Paszkowski" à des soirées libertines, nuance d'emblée le prévenu le plus célèbre. Les deux hommes se connaissent depuis 2002. DSK a "mille anecdotes" sur l'entrepreneur lillois, devenu un ami. Il en choisit une, significative. "A l'enterrement de ma mère, il y avait 25 personnes. Fabrice Paszkowski était là."


Pour "faire plaisir" à celui qu'il admire tant, Fabrice Paszkowski organise des soirées libertines dont il n'est pourtant pas "adepte". Peinant à trouver des jeunes femmes, raconte l'intéressé, il fait finalement appel à des "libertines rémunérées". Autrement dit des prostituées. "Ce n'est pas très glorieux", concède-t-il. Raison pour laquelle ce détail reste un "secret bien gardé" entre lui et David Roquet, ingénieur dans le BTP, co-recruteur et co-financeur des filles. "Je crois simplement qu'il ne s'est pas rendu compte", le défend DSK lorsqu'on l'interroge sur l'omission supposée de son ami. Et s'il l'avait découvert avant le volet juridique de l'affaire? "Je lui aurais dit qu'il faisait une grosse bêtise et je n'aurais plus participé à ces soirées."


"Ce n'était pas écrit sur leur front"

Dominique Strauss-Kahn pouvait-il vraiment ignorer que ces "libertines" étaient payées ? Jean-Christophe Lagarde, policier chevronné du Nord, était de toutes les parties fines. Il assure avoir été dupe, comme l'homme dont il admire "la façon de penser". "Ce n'était pas écrit sur leur front." Mounia, ex-prostituée et partie civile, n'est pas de cet avis. Elle a participé à une soirée à l'hôtel Murano, à Paris, en 2010, en présence des deux notables. Elle se souvient que pour l'occasion, elle arborait une "tenue classique". Les autres participantes, elles, présentaient différemment. "Vulgaires", "provocantes" et surtout "entreprenantes", raconte la frêle jeune femme au tribunal. "Les libertines aussi se donnent en spectacle", rétorque le roc Strauss-Kahn.


Plusieurs escorts évoquent néanmoins une "boucherie", un "carnage", de l' "abattage". "Ca faisait un peu comme dans l'Antiquité, un homme avec toutes ces femmes autour de lui sur un lit. (...) Ce n'est pas cela le libertinage. Le libertinage, c'est des échanges, il y a un aller et un retour. Là, c'est un aller simple", décrit Jade, prostituée au franc-parler et également partie civile dans le dossier. Comme Mounia, elle a vécu un "épisode" traumatisant avec le consultant international. En l'état, une sodomie imposée. "Je n'avais pas l'habitude de ces rapports-là. J'ai pleuré et je lui ai dit que j'avais mal", peine à dire à voix haute Mounia. "Si j'avais été libertine, il m'aurait au moins posé la question!" surenchérit Jade, le visage couvert de larmes.


"Une sexualité plus rude que la moyenne"

Aux récits des parties civiles et autres procès-verbaux lus à l'audience, DSK répond toujours avec la même aisance et le même détachement. Selon lui, tout est une question de ressenti. "J'ai une sexualité plus rude que la moyenne des hommes. Certaines femmes peuvent l'apprécier, d'autres pas. Mais cela n'a rien à voir avec la prostitution." D'ailleurs, souligne-t-il, d'autres femmes ont confirmé au cours de la procédure que "quand c'est non, c'est non". Jade et Mounia disent, pour leur part, ne pas avoir pas eu le courage, de peur de ne pas être payées.


En dehors des alcôves et des chambres à coucher, elles concèdent cependant que "l'homme le plus puissant du monde" en pleine crise des subprimes, était plutôt "courtois" et prévenant. Lors d'un voyage à Washington, en 2010, Jade pose même tout sourire avec le patron du FMI dans son bureau. "Oui, c'était une photo sympa", se remémore la mère de famille ouvrant ainsi un boulevard à la défense de Dominique Strauss-Kahn. "Je n'aurais jamais fait cette photo si j'avais su qu'elle était prostituée. Je n'aurais pas pris ce risque."


"On se lâche un peu"

Même en s'en tenant à la version de DSK, le risque existait bel et bien. Comment penser que ces "séances de récréation" avec des inconnues étaient sans danger? "C'était un risque que j'acceptais. J'ai toujours considéré que la vie privée était la vie privée dès lors qu'elle ne nuit pas à la vie publique. J'ai peut-être eu tort." Quid des textos échangés avec Fabrice Paszkowski qui font mention de "copines" "matériel", "colis", "cadeau" pour désigner des femmes et qui avaient provoqué tant de bruit au moment de leur révélation?


Pour les juges d'instruction, ils sont la démonstration que l'économiste participait à l'organisation des festivités, pis, qu'elles étaient planifiées en fonction de lui. La défense en a une toute autre lecture. "C'est effectivement un vocabulaire de corps de garde. Ces SMS ne sont pas destinés à être lus par d'autres, on se lâche un peu", regrette Dominique Strauss-Kahn. Revenant sur son agenda, il stipule que c'est davantage lui qui s'adaptait "à leurs horaires et non le contraire". "Sinon j'aurais passé mon temps à indiquer mon emploi-du-temps aux quatre coins de la Terre." Et, rappelle-t-il, "j'avais autre chose à faire".


Quant à la mise à disposition de l'appartement de la rue Iéna, à Paris, son cas a été balayé d'un revers de manche de costume. DSK a demandé "à un copain" de le louer à son nom pour recevoir en toute discrétion relations professionnelles et intimes. "Parce que ça peut vous étonner, mais je suis toujours marié à cette époque."


Le meilleur alibi

DSK est ressorti indemne, si ce n'est plus fort, de cet exercice du prétoire - ses comparses nordistes, eux, ne peuvent pas en dire autant. Après le non-lieu requis par le parquet, le ministère public n'a pas cherché plus loin. Le président du tribunal, lui, a géré les débats d'une main de maître mais sans réussir, semble-t-il, à mettre le doigt sur ce qui justifiait que l'homme soit accusé de proxénétisme. Comme il le résumait à l'audience, "deux orientations" demeurent possibles.


Soit Dominique Strauss-Kahn ne connaissait pas la qualité des prostituées et il a été piégé par la "bêtise" d'un ami. Soit il était au courant de la rémunération des filles et c'est son imprudence, au regard de ses fonctions et de son ambition politique, qui lui sert aujourd'hui de meilleur alibi.




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