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Mar 29 15 10:35 PM

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Prostitution : “Les abolitionnistes cherchent à émouvoir plutôt qu’à donner des arguments rationnels”

29/03/2015 | 13h1



En 2013, manifestation de prostituées contre la pénalisation du client (Jacky Naegelen/Reuters)


Les 30 et 31 mars, la proposition de loi “renforçant la lutte contre le système prostitutionnel” sera examinée au Sénat. Le sociologue Lilian Mathieu, directeur de recherches au CNRS, spécialiste de la prostitution et des mouvements sociaux, décrypte les enjeux de ce débat et critique les positions abolitionnistes.

Les 30 et 31 mars, la proposition de loi “renforçant la lutte contre le système prostitutionnel” sera examinée en première lecture au Sénat, soit plus d’un an après son adoption par l’Assemblée nationale. Les articles 16 et 17 visant à pénaliser les clients de prostituées avaient été retirés, en juillet dernier, par la commission spéciale du Sénat chargée d’examiner la loi.


Cette mesure pourrait revenir lors de la discussion via des amendements. Les associations abolitionnistes s’en félicitent, tandis que les associations de travailleurs(ses) du sexe et celles de santé s’en inquiètent. Le sociologue Lilian Mathieu, directeur de recherches au CNRS , spécialiste de la prostitution et des mouvements sociaux, a, il y a un an, dans son ouvrage La Fin du tapin décrypté la sociologie des mouvements abolitionnistes, et leur bataille pour que la pénalisation des clients devienne loi.


La proposition de loi de “lutte contre le système prostitutionnel” va être discutée le 30 et 31 mars. Pourquoi ce calendrier politique ?


Lilian Mathieu – Il y a eu un effet de calendrier avec le procès du Carlton et l’affaire Strauss-Kahn. Elle a été coûteuse, pour le Parti socialiste. Aujourd’hui rediscuter cette proposition de loi, c’est une manière de dire : “nous ne sommes pas comme ça”. Il faut noter qu’au fil du procès, Strauss-Kahn a été plus été inquiété comme client plutôt que comme proxénète. Donc une manière de se refaire une virginité sur cette question, c’est de moraliser. Je pensais effectivement que la proposition de loi serait enterrée après l’avis du Sénat. Les parlementaires socialistes ont dû faire pression, parce qu’aussi les mouvements abolitionnistes ont dû faire pression sur eux.


Une des figures phares du discours abolitionniste que vous analysez est celle du client comme “folk devil” (un terme créé par Stanley Cohen dans les années 70 pour décrire un personnage incarnant le mal, et créant des paniques morales). DSK est-il un “folk devil” ?


Oui, c’était l’incarnation de l’horreur, car déjà disqualifié comme violeur. Ça permettait de consolider quelque chose qui est assez récurrent dans le discours abolitionniste, c’est-à-dire que la prostitution c’est une violence au même titre qu’un viol. C’était du pain béni pour eux, mais cela s’est heurté à la logique du droit : il était client, le fait d’être client n’est pas un délit, et les charges contre lui ont été abandonnées. Mais en effet, c’était un personnage emblématique du “folk devil” : le client comme monstre.


Revenons sur le terme “abolitionnisme”. Dans votre essai vous expliquez comment au départ, être abolitionniste cela ne veut pas du tout dire vouloir abolir la prostitution.


En effet, l’abolitionnisme, au départ, est un mouvement qui naît en Angleterre dans la seconde moitié du XIXe siècle, et qui vise l’abolition de la réglementation de la prostitution. A l’époque, les femmes qui exercent la prostitution doivent se soumettre à une réglementation : se faire enregistrer auprès de la police et avoir son nom sur un registre, et se soumettre à des contrôles gynécologiques réguliers. Une des grandes hantises alors, c’est la diffusion des maladies vénériennes. Les abolitionnistes de l’époque contestent le réglementarisme pour des raisons à la fois progressistes, et conservatrices : réglementer la prostitution reviendrait à reconnaître, et donc à encourager les hommes au “vice”, à la sexualité extra-conjugale, mais c’est aussi vu comme une politique répressive qui est exercée par la police de manière très arbitraire, et qui vise des femmes de condition modeste. Le mouvement évolue ensuite


En France les associations abolitionnistes vont s’allier avec des associations féministes. Pourquoi cette alliance ?


L’abolitionnisme en France, a été, dans les années 90, menacé de ringardisation. Parce qu’une nouvelle forme de prise en charge de la prostitution s’est développée autour de la prévention du sida, avec un discours beaucoup plus libre, sur les questions de sexualité, et parce que le mouvement des travailleurs du sexe met en cause leur statut d’“experts” de la prostitution. En ce qui concerne le mouvement féministe, pendant longtemps il n’a pas vraiment réfléchi sur la prostitution. C’est d’autres thématiques qui ont été au centre de ses préoccupations. Néanmoins, l’héritier direct du féminisme des années 70 prédisposait à appréhender la sexualité comme une zone à risque pour les femmes, autour des débats et des combats sur le viol, et les violences conjugales. Quand ce féminisme est amené dans les années 90 à se préoccuper de prostitution, il est réceptif au discours abolitionniste, et notamment à la thématique de la traite des êtres humains. Il va y avoir une hybridation mutuelle, et les abolitionnistes qui au départ ne sont pas vraiment féministes et ont une vision conservatrice et traditionnelle entre les hommes et les femmes, vont adopter avec plus ou moins de superficialité un discours féministe.


Vous apportez un regard très critique sur l’usage émotionnel des chiffres par les associations abolitionnistes. Des chiffres accumulés, et sans source. Ce que le sociologue Joel Best appelle les “scary numbers”. Mais ces chiffres-là ne sont pas uniquement présents sur les supports de communication des associations abolitionnistes, on les trouve également dans les médias. Comment cela se fait qu’on n’ait pas de statistiques sûres, sur la prostitution en France?


La difficulté, c’est que la prostitution, depuis 1960, c’est une activité privée, c’est-à-dire que l’Etat n’a pas à intervenir. L’abolition de la réglementation, ça veut dire qu’il n’y a plus d’enregistrement, plus de registres. Donc on ne sait pas combien il y a de prostituées en France. Même si on envisageait de mener une étude exploratoire pour avoir des chiffres, il faudrait se mettre d’accord sur une définition de ce qu’est une prostituée. Est-ce qu’une personne qui fait deux-trois passes pendant une fin de mois difficile, c’est une prostituée, au même titre que quelqu’un qui est sur son trottoir toutes les semaines, douze mois sur douze ? Mais du fait qu’il y a impossibilité d’avoir des chiffres a peu près fiables, c’est la porte ouverte à toutes les extrapolations, à tous les fantasmes. Mais ça ne s’est pas spécifique au mouvement abolitionniste, c’est le registre de la propagande. Lorsqu’on veut alerter l’opinion publique sur un problème, on grossit ce problème.


Un exemple ? Quel est le chiffre le plus extrapolé que vous ayez constaté, dans vos recherches ?


Il y en a beaucoup ! Mais l’affirmation comme quoi il y aurait 400 000 prostituées en Allemagne est complètement ridicule. En France, les évaluations de la police disent qu’il y a autour de 20 000 prostituées. Pourquoi en Allemagne, pays qui n’a pas une population beaucoup plus importante, il y aurait 20 fois plus de prostituées ?


C’est un chiffre qui a été utilisé notamment lors de la Coupe du monde de football, en Allemagne, en 2006… Oui car ça permettait d’impressionner, ça permettait de dire : “Quelle horreur !”. On recherche à émouvoir plutôt qu’à donner des arguments rationnels. Ces arguments, qui ont l’apparence de la rationalité (qu’est-ce qu’il y a de plus objectif qu’un chiffre ?) sont utilisés pour créer un sentiment d’effroi, de stupeur. Une collègue allemande, qui travaille à l’université de Leipzig, connaît bien ce chiffre de 400 000, et sa source. C’est une étude de la sexualité des allemands de l’Est, qui par extrapolation d’extrapolation, a abouti à ce chiffre complètement ridicule.


Mais aujourd’hui il a une certaine force parce qu’il est reproduit un peu partout, dans plein de médias. Il est aussi repris par les politiques français, par exemple par Maud Olivier (députée PS de l’Essonne à l’origine de la proposition de loi – ndlr), avec qui j’avais eu un débat à la radio. Je remettais en doute son chiffre, et elle me disait : “C’est dans Der Spiegel”. Ben oui, mais c’est pas forcément une source fiable ! Et ce qui intéressant, c’est que ce chiffre voyage. Il a été élaboré en Allemagne dans des conditions non fiables, il est distillé en France pour nourrir le débat français en disant : “Regardez l’horreur de ce qu’est l’Allemagne”, et après avoir été officialisé ici, il fait son retour en Allemagne, avec une l’idée que c’est un chiffre objectif.


Si la loi est votée, quelles seront ses répercussions ?


La prostitution ne va pas être abolie, avec cette loi, les abolitionnistes en sont bien conscients donc ils diront que le combat n’est pas fini, qu’il y a encore plein de prostituées cachées – ils auront d’ailleurs contribué à ce qu’elles se cachent ! Mais dans la proposition de loi sortie de l’Assemblée nationale, il est prévu d’augmenter les actions d’éducation auprès des jeunes, pour les sensibiliser aux problèmes de la prostitution. Or ces actions sont déjà menées, depuis des années, par le Mouvement du Nid.


Donc avec cette loi il s’assure qu’ils continuera à bénéficier de subventions. Il reçoit aujourd’hui 80 000 euros annuels. Par contre celles qui vont être en difficulté, ce sont les associations de santé publique, de travail social, de prévention du VIH. C’était déjà très compliqué avec la pénalisation du racolage. Si les prostituées se cachent de la police, que ce soit pour elles ou pour leurs clients, elles se cachent aussi de ces associations. Ce n’est pas pour rien que Médecins du monde dit : c’est une connerie, la pénalisation, parce qu’en termes de santé, ça va être une catastrophe, on ne va plus pouvoir aller à la rencontre des gens qui ont sans doute besoin de nous.


Pourquoi les contre-arguments des mouvements de travailleurs du sexe ne sont-ils pas plus entendus au sein de la sphère politique ?


Ce n’est pas la force des arguments ni leur sérieux, ou leur cohérence, qui font les politiques. On est dans l’univers de la démagogie. Ce n’est pas spécifique à la prostitution. Je dirais que la présentation très misérabiliste et extrêmement paternaliste de la situation des prostituées, qui a été distillée par les abolitionnistes, est, elle, extrêmement efficace, politiquement. Elle est efficace pour légitimer une politique qui permettra de se débarrasser des prostituées visibles, ou qui font tâche dans le paysage, au niveau des territoires urbains – c’était déjà l’enjeu de la pénalisation du racolage – mais aussi se débarrasser des prostituées indésirables au niveau du territoire national.


Lorsque la prostitution est trop directement connectée à l’immigration irrégulière, on cherche à s’en débarrasser. Le ministère de l’Intérieur tous les ans est très fier de montrer qu’il a fait davantage de reconduites à la frontière que l’année précédente. Si on peut rajouter des prostituées dedans, c’est très bien et si en plus on peut dire que c’est pour leur bien qu’on les a renvoyées dans leur pays d’origine, c’est mieux.


En Suède, la pénalisation des clients est en vigueur depuis 1999. Les évaluations officielles se félicitent de la baisse du nombre de prostituées, tandis que des chercheurs(ses) et des associations de terrain suédoises dénoncent l’augmentation des violences, en lien avec l’isolement des prostituées. Pourquoi ce retour d’expérience – mitigé – d’une politique publique d’un voisin européen n’a pas eu plus d’impact en France ?


Elles pointent notamment le fait que celle-ci peut nuire à la sécurité des prostituées, en favorisant leur isolement. Pourquoi ce retour d’expérience de politique publique d’un voisin européen n’a pas eu plus d’impact en France ? Mais la pénalisation des clients c’est efficace ! La question c’est : efficace pour quoi ? Si c’est pour faire que la demande s’effondre, qu’il n’y ait plus de clients, et que les prostituées, réjouies de ne plus avoir de clients, aillent en masse se présenter à Pôle emploi, non ça va pas marcher. Si c’est pour nettoyer l’espace urbain des prostituées indésirables, c’est clairement efficace. Je dirais que c’est l’agenda caché de la proposition de loi. C’est une loi qui avec tout le discours humaniste et féministe qui l’entoure, s’inscrit dans le registre de ce qui a été fait à Angoulême il y a quelques mois, quand on a grillagé les bancs publics. C’est-à-dire qu’il y a des indésirables dans la ville, trouvons les moyens de les éloigner. Comme ce sont des femmes, et que l’idée a été fixée que ce sont des pauvres victimes, on va mettre une petite couche humaniste dessus, mais l’enjeu est de se débarrasser d’elles.


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La Fin du tapin, sociologie de la croisade pour l’abolition de la prostitution,
 Lilian Mathieu, Editions François Bourin, 2014.

La Fin du tapin, sociologie de la croisade pour l’abolition de la prostitution, Lilian Mathieu, Editions François Bourin, 2014

Last Edited By: UncleLewis Mar 29 15 10:38 PM. Edited 1 time