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Jun 12 15 2:42 PM

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Janine Mossuz-Lavau : «Les jeunes femmes sont en faveur de la pénalisation du client»

CÉCILE DAUMAS 

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Un monde sans prostitution est-il envisageable, simplement possible ? C’est le but recherché des néoabolitionnistes qui portent la proposition de loi sur la pénalisation du client en deuxième lecture à l’Assemblée nationale vendredi. Pour Janine Mossuz-Lavau, directrice de recherches émérite au Cévipof (CNRS, Sciences-Po), cette vision de la société est particulièrement portée par les jeunes générations, avec le soutien de féministes plus âgées, militantes ou élues de la République. Janine Mossuz-Lavau vient de publierla Prostitution, une histoire du «fait prostitutionnel», aux éditions Dalloz.

Y a-t-il un clivage générationnel sur la prostitution ?

Les enquêtes d’opinion montrent nettement que les jeunes femmes sont les plus hostiles à la prostitution. D’après l’Ifop, 79 % d’entre elles et 71 % des jeunes hommes considèrent la prostitution comme un acte dégradant, alors que seulement 59 % des hommes de plus de 35 ans le pensent. 51 % des jeunes femmes sont pour la pénalisation du client, contre seulement 35 % des femmes de plus de 35 ans. Enfin, 35 % des jeunes femmes estiment que la prostitution n’est pas nécessaire pour canaliser les pulsions masculines, alors que parmi les plus de 35 ans, les hommes l’envisagent à 70 % et les femmes à 63 %.

Pourquoi un tel fossé ?

C’est en partie lié à la conception de l’amour chez les plus jeunes. Chez les moins de 35 ans, les femmes sont peu enclines à envisager des relations sexuelles sans un sentiment amoureux. Elles acceptent moins les infidélités. Ces jeunes femmes sont aussi plus éduquées, elles ont un meilleur niveau scolaire, et elles sont globalement plus féministes que les générations précédentes. Elles voient dans l’achat sexuel, d’hommes plus riches auprès de femmes plus pauvres, une situation de domination et d’atteinte à la dignité des femmes.

Ces jeunes générations sont-elles à la pointe du combat abolitionniste ?

Les néoabolitionnistes sont très présentes dans les nouvelles générations, mais il ne faut pas oublier l’influence de féministes plus âgées, qui plaident depuis longtemps pour l’éradication de la prostitution. Certaines sont militantes, comme le Collectif national pour les droits des femmes, d’autres sont élues à l’Assemblée nationale, comme Maud Olivier, rapporteure de la proposition de loi sur la pénalisation du client.

Comment ces néoabolitionnistes exercent-elles leur influence dans le débat public ?

Les jeunes féministes d’Osez le féminisme ! sont très actives sur les réseaux sociaux, notamment sur les sujets qu’elles défendent : interdiction de la GPA, pénalisation du client et plus généralement tout ce qui est classé marchandisation du corps. A l’Assemblée, la délégation au droit des femmes, née à la suite du débat sur la parité, s’est donnée pour but de faire des propositions susceptibles de conforter la position abolitionniste de la France. Il y a une volonté d’aligner la législation française sur celle de la Suède, qui a voté la pénalisation du client en 1999. La semaine dernière, c’est l’Irlande qui a adopté ce nouveau critère de tolérance sexuelle.

Une bataille pragmatique ou idéologique ?

Je dirais plutôt philosophique. Il s’agit de défendre une société future où la prostitution n’existerait plus. Bien évidemment, l’idéal est une relation de désir réciproque, irrépressible, mais dans la vie quotidienne, il n’en va pas ainsi pour tout le monde. A force de défendre des principes hors de la réalité, les néoabolitionnistes risquent d’aggraver la situation actuelle des prostituées. Avec la pénalisation du client, le but est de protéger les femmes, mais ce dispositif n’arrête pas la prostitution, il la repousse encore plus loin dans la clandestinité, avec tous les risques de violence et les dangers que cela entraîne.

La pénalisation du client peut-elle être adoptée vendredi par l’Assemblée ?

Vidée de sa substance, lors de son passage au Sénat, cette loi risque d’être à nouveau votée à l’Assemblée. Depuis quelques années, les termes du débat se sont déplacés. On condamnait autrefois la prostitution sur le mode moral, un acte contraire à la bien-pensance. Il est replacé dans le cadre de la domination masculine et de la dignité des femmes à défendre. Derrière, en fait, est posée la question suivante : c’est quoi une bonne sexualité ? En somme, avoir des relations sexuelles en avançant une «bonne raison», comme celle d’être amoureuse ?

Recueilli par Cécile Daumas